Extraits de "Il s'est brûlé les ailes", dernier roman de Bruno Rohaut
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Extrait 1 Mage Stuttown était, aux yeux de la plupart des gens qui l’entouraient, un doux rêveur qui se soignait. Quand il entendait toutes les personnes qui, de près ou de loin, au détour d’une conversation ou à la télé, décrivaient ce monde, il se rendait bien compte que la plupart avait cette espèce de regard résigné mais pas déçu ou alors qu’ils n’en avaient strictement rien à faire. Lui était, au fond, un écorché vif. A son sens, le monde ne tournait pas dans le bon sens. Il aurait fallu pratiquement tout refaire. Or, comme il s’apercevait que son entourage savait globalement ce qu’il pensait et qu’il risquait par là même d’être pris, au mieux pour le plus irraisonnable des utopistes, au pire pour un fou qu’il conviendrait d’enfermer le plus rapidement possible, il s’arrangeait pour faire croire qu’il était conscient de sa folie et que c’était sa façon à lui d’exister mais que bien sûr, tout cela n’existait que dans sa tête et qu’il savait bien que ce monde, il était impossible de le changer. D’ailleurs, les gens disaient souvent de lui, avec presque une dose d’admiration, que « Mage est certainement le type qui sait le mieux dormir les yeux ouverts ». Ce à quoi, il répondait presque systématiquement : « Oui, c’est vrai, mais bon, je me soigne. » Et, chacun avait ainsi ses petits repères. Mage était le rêveur, mais on le laissait rêver parce que, à côté de cela, il était, lui, capable d’entrer à l’EDP et ça, et bien ce n’était pas donné à tous les rêveurs. Mais au plus profond de lui-même, Mage ne rêvait pas. Non, en fait, il était perpétuellement en projet. Il agissait au fond de lui comme quelqu’un posté devant un échiquier géant et qui avançait, pièce par pièce, après avoir réfléchi durant des heures. Extrait 2 Mage est stoppé net par la stupeur. Le temps semble long. Il commence à regarder l’homme amorcer sa chute… l’homme tombe. Il n’y a plus de son, plus rien qui défile. Il ne voit que cet homme qui tombe, tombe… il file vers sa tombe. L’image est trop violente. Mage comprend en une seconde, sûrement moins… alors il ferme les yeux, c’est insupportable, c’est insupportable, « c’est insupportable, NON ! », crie-t-il au plus profond de ses pensées. Ses yeux sont sérés. Il a mal. Il les ouvre à nouveau… l’homme évidemment n’est plus dans son champ de vision. Où est-il ? Au sol… Il lève les yeux au ciel et il voit… les collègues de cet homme toujours en train de travailler comme si rien ne s’était passé… Que se passe t-il, comment se fait-il que… ?
Alors, Mage est resté là pendant plusieurs minutes, fixant l’infini… La journée est passée. Il s’est rué sur son poste de télévision, a acheté tous les journaux du coin durant trois jours et puis, il a questionné, il a été sur place, il a posé des questions… personne pour lui répondre. Personne n’a évoqué cet accident incroyable. « Mais je l’ai vu ! » s’est-il dit. C’est impossible, c’est incroyable, « mais que m’arrive-t-il ? ». Passés ces trois jours surréalistes à la recherche d’un détail introuvable ou d’une explication rationnelle, le dimanche est arrivé… alors, il ne s’est pas levé, il a juste sorti une bonne bouteille de rouge. Il a bu puis s’est endormi à nouveau, bercé au loin par le chant somptueux d’une soprano dans un édifice mystérieux… son esprit. Il voulait ne pas y croire, mais que pouvait-il faire d’autre ? Sans se l’expliquer, il ne pouvait que se persuader qu’il pouvait… qu’il pouvait tout.
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Extraits de "La voie d'un sourd", premier roman de Bruno Rohaut
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La lettre « Le temps est assassin. Il a tué notre amour. Tu n’as pas su le défendre. Tes craintes sont devenues nos pires ennemies. Tu n’as pas su nous défendre contre ce que tu es, le tout et le rien, le suave et l’amer, l’angoisse et le calme, les plus grands paradoxes, les plus petites objectivités, qui font de toi le plus inspiré des hommes, mais aussi le plus fou. Je ne peux survivre à ce que je ne peux comprendre puisque tu m’empêches même de me comprendre. Je n’en peux plus. Tu en demandes trop à la vie… et tu dis toujours que je suis toute ta vie. Moi je veux vivre simplement un grand amour, en somme je veux vivre simplement. Toi, tu veux écrire chaque jour la plus parfaite des pièces, la plus grande symphonie. Seulement voilà, nous ne sommes que des hommes, tu n’es qu’un homme. J’aurais voulu que tu ne sois que mon homme. Tu ne sais pas combien je t’aime et je t’en veux pour ça. Tu ne sais pas combien je t’aime et pourtant je te quitte, car même s’il va m’être difficile de vivre avec toi seulement au fond de mon cœur, plus que tout, j’ai besoin de moi pour vivre et je veux vivre aussi pour moi. Je ne peux vivre sans moi. N’oublie pas cependant, et ce sera ma dernière phrase, qu’à force de se donner trop d’importance, on finit par perdre toute importance. »
Elle-même Un soupir, voilà qui vous détend. Cela vous prend comme ça, et dans cette profonde inspiration, c’est votre être tout entier qui se relâche. Il suffisait que sa main se pose sur son avant-bras dans un mouvement légèrement possessif, que ses yeux soient posés sur lui comme légèrement en biais, que par sa voix il entende l’un de ses surnoms pour qu’alors il ressente au plus profond de lui-même le plus profond des soupirs. C’était comme cela : parfois il ne lui en fallait pas plus. Elle était son absinthe, seule capable de le plonger dans l’abysse de l’abstinence encéphalique, dans la démence phallique, dans la mouvance d’un instinct narcotique. Il était, en effet, de ceux qui sont toujours en effusion, en mutation, en éruption. Difficile pour lui de rester là à attendre que le destin frappe à la porte. Difficile pour lui de rester sans réfléchir, sans essayer d’avancer, de voir plus loin : la voilà, sans doute, la véritable torture de l’âme. Elle pouvait, elle, se contenter d’attendre et savourer chaque minute, chaque seconde d’un plaisir futile, d’un plaisir aride de sens mais plus bénéfique que les pluies tropicales dans les chaleurs équatoriales pour chacun de ses sens. Nul besoin de tourner en rond, de se poser des questions. Elle pensait, elle, qu’anticiper, c’est souvent provoquer. Ce calme, cette plénitude de l’âme, il lui enviait. Elle était son tilleul, seule capable d’absoudre son absolue absurdité abstraite, soustraite à ses questions à rebonds qui traînent l’existence moribonde et néglige finalement celle du sens. Et pourtant, elle avait besoin de ce vent qu’il était, de ce roc qu’il devenait, de ces tempêtes qu’il provoquait. C’était ainsi, et c’était bien ainsi : à deux, point d’équilibre. L’un seul, l’autre dans un linceul.[...]
La passion Elle vous transforme. Quand elle vous guide, c’est un autre qui parle à votre place. Ce sont ses mots qui sortent de votre bouche. Vos yeux dégagent l’éclat de l’infini. Votre corps tout entier transpire et se meut dans des allures d’apesanteur. Elle est capable d’inventer tous les oasis, de simuler tous les mirages, de faire croire à la construction sur du sable. L’impossible n’est plus qu’un mot. Il n’y a pas de passion sage, passive, passéiste. La passion est un passe-droit, un passe-passe, tantôt passade, tantôt tirade. Elle est un fruit qu’on dévore, un agrume, une orange amère. C’est un désir nymphomane, une foi déraisonnable. La passion crée une nouvelle sphère, habitat de l’être habité, qui se croit indestructible, guidé par des voix inaudibles, jouant à chaque minute son va-tout, plongé à chaque seconde dans un étrange quitte ou double. La passion transporte. La passion transforme. Elle guide les plus inspirés mais aussi les plus fous. A l’ouest, elle fait bâtir les plus belles cités… A l’est, elle détruit les plus beaux monuments. Au sud, elle assèche les plus assoiffés… Au nord, elle illumine les yeux du plus vieux des enfants devant une robe rouge et une barbe blanche. La passion vous mène hors de tout : l’espace et le temps. Il n’y a pas de passé, pas de futur… il y a l’instant et le possible. Elle fait voir le tout dans un rien, et peut faire vaciller sans état d’âme dans la bouche béante du néant. Elle remplit ses rangs des plus grands mais aussi de ceux qui s’isolent, seuls persuadés d’avoir raison, devant des « rien » dans le tout, un trou noir de l’univers dévoré à son tour par le néant. Aussi admirable que détestable, égoïste et généreuse, la passion est tout cela à la fois. C’est une chimère respectable ou une bonne étoile, l’ineffable infamie de l’inébranlable réalité : un paradoxe paradoxal. Il était passionné.
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